Lundi 24 avril 2017
Filtrer par :

Mis à jour le 25.10.2015 à 17h00 | Publié par Isabelle Avran – Photo : Daniel Maunoury
Partager :

En toute connaissance

HistoireDeux expositions sont à voir en ce moment dans le patio de la CGT, à Montreuil. L’une est consacrée aux dix ans de l’Institut d’histoire sociale de l’Urif-CGT, l’autre, au retour des déportés à l’hôtel Lutetia, à Paris, voici soixante-dix-ans.

En toute connaissance

« La connaissance de l’histoire est, à mon sens, vitale pour que la pensée ne se laisse pas dévoyer par les appréciations hâtives, déconnectées de l’histoire et du processus qui nous amène à prendre des décisions ».

En inaugurant vendredi dernier, dans le patio de la confédération, à Montreuil, l’exposition consacrée aux dix ans de l’Institut d’histoire sociale (IHS) de l’union régionale Île-de-France CGT, Pascal Joly (secrétaire général de l’Urif) a tenu à le rappeler : agir en toute connaissance de cause suppose aussi de connaître l’histoire.

 

Connaître l’histoire, outil du présent

Une démarche d’autant plus importante « dans un monde où la domination politique, sociale, et idéologique du capital dans sa forme historique financiarisée est d’une férocité sans égale et à détourné, perverti les moyens d’information à son “profit”, s’accaparant les moyens audiovisuels pour en faire des armes de combat idéologique au service de ses intérêts. La connaissance de l’histoire permet cet aiguisement de l’esprit critique […] (pour) ne pas se contenter d’être un réceptacle passif le soir devant le journal de 20 heures, et décoder les messages plus ou moins subliminaux véhiculés par des écrans de plus en plus agressifs et sophistiqués qui se donnent l’apparence de la neutralité. »

 

C’est tout l’intérêt de l’IHS régionale de la CGT Île-de-France que préside Joël Biard, l’ancien secrétaire de l’Urif-CGT. Et Pascal Joly d’insister aussi sur le rôle de la presse confédérale, d’Ensemble, de la NVO et de ses pages Urif, dans un monde qui nécessite d’être informé, d’échanger analyses et points de vue, de débattre…

 

Le retour des déportés

L’histoire était donc à l’honneur, ce vendredi, à travers cette exposition sur l’histoire de l’union régionale Ile-de-France que vous pouvez continuer de venir voir à Montreuil. Une autre exposition était inaugurée le même jour, en présence de Philippe Martinez, consacrée au retour des déportés à l’hôtel Lutetia à Paris, voici soixante-dix ans, réalisée par la délégation de Paris de l’association pour la Fondation de la mémoire de la déportation.

 

De France, 166 000 êtres humains seront déportés par les nazis, parmi lesquels 76 000 juifs dont 11 000 enfants dans les camps d’extermination. 48 000 seront rapatriés en France, dont seuls 3 000 juifs survivants. Selon les estimations de la Fondation, un tiers environ sera dirigé vers l’hôtel Lutetia.

Là, les familles, lorsqu’elles sont encore en vie, des amis parfois, attendent chaque jour, du 26 avril à la fin du mois d’août 1945, dans l’espoir du retour de l’un des leurs. « Le Lutetia, c’est aussi l’accueil des déportés étrangers : les enfants juifs du camp de Buchenwald, les résistants polonais arrêtés en France, les républicains espagnols faits prisonniers en 1940 et déportés à Mauthausen… », rappelle la Fondation.

 

L’hôtel luxueux du 6e arrondissement parisien, construit en 1910 non loin du Bon Marché, sera dans l’entre-deux-guerres un lieu privilégié pour nombre d’écrivains et d’artistes. En 1940, l’Abwehr, service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand, s’y installe. Aussi l’hôtel est-il choisi à la Libération pour accueillir ceux qui reviendront des camps. Durant quatre petits mois. Pierre Assouline l’a raconté à travers un roman historique, Lutetia (Paris, Gallimard,‎ 2005, 438 p.).

 

Maurice Cling, né en 1929, déporté en 1944, était invité, ce vendredi, à témoigner à Montreuil. Son livre, Un enfant à Auschwitz, a été publié cette année aux éditions de l’Atelier (260 pages, 21 euros).

 

 

Survivre

« Notre deuxième vie a commencé là, dans ce lieu. Quand nous y sommes rentrés, nous n’étions que des matricules ; nous en sortions redevenus des citoyens », dira de l’hôtel Lutetia l’une des survivantes, Gisèle Guillemot.

 

Un autre rescapé des camps, arrêté à l’adolescence, écrit dans un récit personnel (inédit), où il se remémore la libération du camp d’Ebensee, en mai 1945, après la « marche de la mort » depuis Auschwitz (libéré en janvier 1945 par l’armée soviétique) : «  Nous voilà libres, les portes sont ouvertes. Comment trouvons-nous la force nécessaire pour courir à l’extérieur, je ne sais. Qu’on imagine des cadavres qui se répandent dans un village, au grand effroi des habitants, barricadés chez eux.

Le soir, je réintègre le camp. J’ai été bien inspiré car, entre-temps, les Américains ont pris d’importantes décisions : il faut rendre toutes les armes, ne plus faire justice soi-même, et ne plus sortir du camp sous peine de se voir refuser la carte officielle de “libéré”.

Le premier soir de ma libération, […] je dormirai, pour la première fois depuis près de deux ans, dans des draps. Seul. Mais je suis toujours, bien que libre, dans un camp. […] Et il n’y a toujours à peu près rien à manger. Il faudra attendre près de deux semaines l’arrivée de la Croix-Rouge.

Deux semaines durant lesquelles nous nous efforçons de survivre par nos propres moyens. Tisanes chaudes, bois brûlé, escargots vivants, pommes de terre gelées. Les Américains ont obligé la population locale à nettoyer le camp, à éteindre les fours, à évacuer les cadavres, entassés dans des charrettes qui circulent à travers les rues de la ville.

Laquelle ville, tout entière, doit participer aux inhumations. Je me souviens de la façon dont un communiste, Jean Laffite, s’est battu pour essayer d’obtenir que la Croix-Rouge arrive plus vite, pour que la France nous rapatrie rapidement en avion. Mais il échoua dans ses efforts.

Il y eut encore beaucoup de morts avant, pendant et après l’intervention de la Croix-Rouge […] C’est seulement vers la fin du mois que nous fûmes enfin rapatriés. Pourquoi, malgré les protestations de Laffite, nous avait-on fait si longtemps attendre ?

Bien que prioritaire, notre train mit plusieurs jours avant d’arriver à Paris. Il s’arrêtait à toutes les gares et même en rase campagne. À chaque arrêt, on recevait des vivres, des vêtements... et des communiqués. Je me souviens avoir mangé, sur la voie de chemin de fer, des frites cuites à l’huile de locomotive. »

 

Puis ce fut l’arrivée à Paris, à l’hôtel Lutetia, où certains durent encore batailler pour convaincre les autorités qu’ils voulaient rester vivre à Paris...

 

Vivre, et dire

Les survivants ont-ils jamais été réellement libérés du cauchemar ? Libres, oui. Et pour beaucoup, témoins, et acteurs, militants…

 

Libérés des rêves en noir et blanc trempés de neige et de morts, sans doute pas. Après avoir survécu à la mort et à la sidération, parfois à l’âge où s’éveillent le monde et l’émoi, survécu à l’impensable, en deçà du bien et du mal, à l’indicible, ils se sont pour beaucoup efforcés de dire, comme une victoire, suprême résistance à l’anéantissement de tous et de chacun et urgence permanente contre l’effacement. Ils ont dit, pour rester fidèles à leur promesse, « plus jamais ça », nulle part dans ce monde.

 

 

L’héritage des nouvelles générations

« Nous […] regardons consciencieusement ces ruines comme si le vieux monde concentrationnaire était mort sous les décombres, [nous] feignons de reprendre espoir devant ces images comme si l’on guérissait de la peste concentrationnaire et feignons de croire que tout cela était d’un seul temps et d’un seul pays », dit Alain Resnais dans Nuit et Brouillard.

Nombre de survivants demandaient : « Qui dira, lorsque le dernier survivant sera parti ? »

 

C’est aussi l’héritage des générations suivantes, les nôtres. Non seulement de dire, mais de dire aussi le monde actuel, de refuser la négation de l’autre, partout, en France, où un nom Rom qui a traversé la frontière ou bien un foulard sur des cheveux suscitent l’exclusion.

 

Dire, et agir contre l’impunité, au Rwanda, vingt-et-un ans après un génocide qui avait pourtant été annoncé, en Palestine occupée, colonisée, bombardée, où des enfants sont traqués, où des femmes et des hommes résistent toujours...

 

À Alep ou Homs, où les forces du régime et celles de Daech tuent un peuple. Dire, agir pour la solidarité, là où l’humanité résiste à la barbarie, agir pour un monde débarrassé de ses haines et de ses peurs et où la justice se fait solidaire et hospitalière. Notre monde.

 


Plus jamais ça !

« Aux prises avec la démoniaque entreprise de déshumanisation à laquelle ils étaient livrés, les déportés n’ont jamais cessé de lutter pour leur vie et pour leur dignité. Derrière les barbelés, la résistance continuait.

Pour préserver l’Homme. Donner l’espérance, c’était déjà une victoire remportée sur l’ennemi. Venus des horizons les plus divers, dépouillés de tous les artifices de la vie, rapprochés par la souffrance et le combat, les déportés se sentaient unis et leur solidarité était souvent la seule arme qu’ils pouvaient opposer aux SS.

Du plus profond de leur enfer, ils rêvaient d’un monde de paix, de justice et de fraternité. La charte de l’ONU (1945) est le fruit du combat des résistants et le reflet de leurs espoirs.

Mais les promesses qu’elle contient sont encore loin d’être réalisées pour les peuples qui continuent à souffrir de la guerre, de la discrimination sociale, raciste, religieuse ou politique. Certains diront peut-être à quoi bon revenir sur ce passé.

Ne vaudrait-il pas mieux oublier ? Mais les déportés ne peuvent pas oublier et, le pourraient-ils, qu’ils n’en auraient pas le droit. Ils savent que le nazisme n’est pas mort, que les crimes contre l’humanité se produisent encore.

Oublier, ce serait faillir à leur devoir envers les hommes. Ce serait trahir le serment qu’ils ont fait au jour de leur libération : “Plus jamais ça !” »

Fédération nationale des internés, déportés, résistants, patriotes, fondée grâce à des femmes, des hommes comme Marcel Paul, en 1945.

 

Le serment de Mauthausen

« Sur des bases sûres de la fraternité internationale, nous voulons construire le plus beau monument qu’il nous sera possible d’ériger aux soldats tombés pour la liberté : le monde de l’homme libre », prononcé par les survivants de Mauthausen, le 16 mai 1945.

 

La Fondation pour la mémoire de la déportation

Créée en 1990 par des femmes et des hommes comme Marie-José Chombart de Lauwe (dont on peut lire Résister toujours, Flammarion, 2015, 315 pages, 20 euros), la Fondation s’est fixé comme objectif de pérenniser la mémoire de l’internement et de la déportation au-delà de la génération des témoins et de faire connaître les valeurs qui en sont issues. 

À voir aussi sur NVO.fr

le 20.04.2017
Un programme antisocial

Social La candidate du Front national défend un programme nationaliste, de division, et dont le social apparaît ...

le 20.04.2017
FN : populisme et imposture sociale

Social À la veille des élections présidentielle et législatives, Marine Le Pen peaufine son image ...

le 20.04.2017
Les routiers manifesteront à Bruxelles

Social Après la mobilisation de ce 18 avril en France, les routiers sont appelés à se faire entendre ...

le 18.04.2017
Urgence pour la santé

Social Les assises de la santé, organisées par le comité régional CGT Auvergne-Rhône-Alpes, ...