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Économie

Dix ans après : le prix de la crise

15 novembre 2017 | Mise à jour le 29 novembre 2017
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Dix ans après : le prix de la crise

Les travailleurs continuent de payer le prix fort d'une crise systémique mondiale. © Plainpicture

Les travailleurs continuent de payer le prix fort d'une crise systémique mondiale. Les politiques d'austérité et les réformes structurelles de la protection sociale et du droit du travail s'avèrent les pires des remèdes. D'autres voies s'imposent : un défi majeur pour le syndicalisme.
Cet article a été publié dans l’édition de novembre 2017 de la NVO

Dix ans après l'éclatement de la plus grave crise financière et économique mondiale depuis 1929, la reprise serait-elle enfin là ? À en croire l'évolution des profits des banques, des fonds de pension et des grandes entreprises, on serait tenté de le croire. En 2016, les profits des six premières banques françaises dépassent 20 milliards d'euros, ceux des entreprises du CAC 40 sont de plus de 30 % supérieurs à ceux de l'année précédente, atteignant (en 2016 donc) plus de 75 milliards… Mais la prospérité n'est guère partagée. Le chômage de masse perdure. En France, le chômage de longue durée a quasiment doublé entre 2006 et 2016, le nombre d'emplois précaires et la grande pauvreté ont explosé. De même, alors que le tissu productif s'érode, la croissance a perdu en France près de huit points en dix ans et la production industrielle demeure inférieure de dix points à son niveau de 2007, avec ses conséquences en termes d'emploi, de qualité du travail, de pouvoir d'achat…

FMI : croissance mais inquiétudes

En dépit de fortes inégalités, les pays africains, par exemple, continuant dans leur majorité à connaître une situation désastreuse.

Certes, à l'occasion d'un discours prononcé le 5 octobre à l'université de Harvard (Massachusetts, États-Unis) Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), a annoncé que «la reprise mondiale, tant attendue, s'installe durablement». En juillet, le FMI a anticipé une croissance mondiale de 3,5 % cette année et de 3,6 % pour 2018. Et dans son rapport sur la stabilité financière (Global Financial Stability Report-GFSR) rendu public en octobre, il note même que l'activité s'accélère au niveau mondial et revoit ses prévisions de croissance à la hausse.

Cependant, il s'inquiète et craint le renouvellement de ce qui a conduit à l'effondrement voici une décennie :

Si rien ne change, nous allons revivre la crise de 2008.

Pour l'institution financière internationale, trop d'argent a été investi dans le système financier depuis la crise. Un «appui monétaire prolongé» qui «pourrait favoriser une accumulation des excès financiers». En fait, ce qui est apparu au grand jour en 2007-2008, c'est que lorsque l'argent – comme c'est le cas depuis une trentaine d'années – est d'abord au service de la finance, il plombe l'économie réelle.

En outre, le FMI met en cause le poids de l'endettement des entreprises, des ménages, et même des États (plus de 135 000 milliards de dollars pour les États membres du G20, soit plus de deux fois leur PIB). En fait, une fiscalité qui épargne les plus hauts revenus, distribue des largesses fiscales et sociales aux entreprises – dont celles du CAC 40 – sans contrepartie, ou oublie de s'attaquer sérieusement à l'évasion fiscale et à ses paradis, comprime les recettes et nourrit l'endettement. Lequel sert de prétexte aux politiques d'austérité. Qui, à leur tour, grèvent la croissance. Faute d'avoir réellement été tirées, les leçons de la crise n'auront pas permis de rompre ce cercle vicieux…

Un discours moral qui élude les causes de la crise

Le 25 septembre 2008, à Toulon, Nicolas Sarkozy prononçait un discours sur les causes et les conséquences de la crise lequel, se voulant moral, plaidait en réalité en faveur d'un renforcement du capitalisme. Il mettait certes en cause le «capitalisme financier» qui «avait imposé sa logique à toute l'économie», critiquait «les conditions dans lesquelles l'industrie se trouvait soumise à la logique de rentabilité financière à court terme», les banques qui avaient «spéculé sur les marchés au lieu de faire leur métier […] au profit de l'économie», mais pour mieux défendre le capitalisme et la logique de libre concurrence.

Et s'il fustigeait les parachutes dorés et la logique des traders – qui ont continué à prospérer –, le locataire d'alors de l'Élysée annonçait que sortir de la crise supposait de réduire les dépenses publiques – se réjouissant par exemple de la réduction de plus de 30 000 emplois l'année suivante dans la fonction publique – et les cotisations fiscales et sociales des entreprises au détriment de la protection sociale. Bref, il réduisait encore non seulement l'emploi, mais aussi ce qui a servi de relatif amortisseur aux conséquences de la crise et aurait dû aider à la reprise. Et de reprendre à son compte l'exigence du Medef de réduction du « coût du travail », accusé de pénaliser la compétitivité. Une rengaine remise en musique par ses successeurs, ennemis déclarés ou non de la finance. Et le cercle vicieux nourrit de nouveau ce qui a précipité la crise.

Car d'où est-elle venue ? Dans les années 1990, aux États-Unis, des organismes prêteurs attribuent à des taux élevés des crédits hypothécaires aux ménages modestes, dont les salaires et donc le pouvoir d'achat s'avèrent insuffisants pour accéder à d'autres formes de crédits. Les prêts se font très rémunérateurs pour ces organismes (banques, assurances, fonds divers…), mais les ménages hypothèquent leurs biens. Avec la chute des prix de l'immobilier en 2006, ils ne peuvent plus rembourser et les saisies immobilières se multiplient. Les organismes de crédit, eux, s'effondrent. C'est la crise des « subprimes ». Mais les prêts, les dettes comme les produits toxiques, ont été revendus sur un marché financier mondialisé à un niveau inédit. La contagion devient planétaire : la crise des « subprimes » provoque une onde de choc dévastatrice dans le monde entier.

Le cercle vicieux de la financiarisation de l'économie

La taxe Tobin enterréeÀ l'occasion du vote du budget, Emmanuel Macron a choisi d'alléger la taxe française sur les transactions financières. Quant à la taxe européenne, il a insisté pour repousser un accord pourtant envisageable.

Parmi ses modèles, comme le souligne Aurélie Trouvé, porte-parole d'Attac : la taxe britannique (« Stamp Duty »), « simple impôt de bourse qui ne s'attaque pas à la finance ».

Si le système bancaire et financier a pris une telle proportion, c'est du fait de la financiarisation de toute l'économie et de la sphère productive elle-même. La sphère financière qui s'est hypertrophiée dicte sa loi aux entreprises et à leur gestion. Le maître mot y est la rémunération des actionnaires qui apportent leurs capitaux et, au nom du risque, exigent des dividendes avec un taux de rentabilité à deux chiffres. Dans un tel système, la rentabilité du capital est devenue l'exigence première, au détriment de la production, de l'investissement productif : machines, recherche et développement, innovation, formation, qualification, salaires, qualité du travail, emploi… Ce coût du capital grève donc la compétitivité des entreprises, quand les bénéficiaires entendent mettre en accusation le coût du travail.

Cette logique pernicieuse s'est développée en même temps qu'une nouvelle phase de la mondialisation, laquelle a pris la forme d'une mise en concurrence planétaire des travailleurs dans une course effrénée au dumping social, fiscal et environnemental, avec son lot de délocalisations d'un côté et de surexploitation d'une main-d'œuvre low cost de l'autre. C'est bien à cela qu'il aurait fallu s'attaquer. Loin d'un simple dérapage du système, la crise est bel et bien systémique. Et les politiques à l'œuvre depuis 2007-2008 n'ont fait que l'accentuer. Notamment en France et dans toute l'Europe.

Des conséquences immédiates pour les travailleurs

Développer la R&D L'Insee a publié en août dernier son rapport sur « L'effet des aides R&D sur l'emploi ». La France est le troisième pays au monde en matière d'aide à la R&D. Pour autant, la France n'y consacre que 1,4 % de son PIB (2014) contre 1,6 % en moyenne dans l'OCDE et 2 % en Allemagne.

La crise, qui a mené des banques à la faillite – dont Lehman Brothers qui a jeté à la rue quelque 25 000 salariés en un jour –, a aussi paralysé le marché interbancaire, freiné le commerce international, pénalisé le crédit, ralenti encore l'investissement productif. Les travailleurs, notamment en France, en ont payé le plus lourd tribut, avec les fermetures de sites et d'entreprises et la mise à mal de filières entières, de sous-traitants, de bassins d'emplois, les PME peinant à accéder au crédit indispensable. L'industrie, déjà en perte de vitesse depuis plusieurs décennies faute d'investissements suffisants, mais aussi du fait des délocalisations ou de l'externalisation des activités dites hors du « cœur de métier », en a de nouveau subi les conséquences. Et de grandes entreprises en bonne santé financière ont profité de la crise pour supprimer, elles aussi, des milliers d'emplois, persévérant dans la logique actionnariale. En dépit de résultats nets de centaines de milliers d'euros, Hewlett Packard, Renault, Adecco, ArcelorMittal, Sanofi Aventis, Unilever… ont licencié des dizaines de milliers de salariés dans le monde. Les dividendes des entreprises du CAC 40 ont pourtant crû de plus de 5 % entre 2007 et 2008.

Promptes à discréditer le rôle des États dans l'économie, les banques les ont pourtant appelés au secours. Et les dettes des États se sont alourdies d'autant pour éponger les déficits et ranimer le secteur financier sans investir ni dans l'économie ni en faveur des besoins sociaux. Dès novembre 2008, le G20 s'est fixé une priorité : sauver la mondialisation, rétablir la confiance des marchés.

Quand la pauvreté explose Selon l'Observatoire des inégalités (chiffres publiés le 17 octobre), le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (60 % du revenu médian) a augmenté d'un million en dix ans, avec une crue spectaculaire de 2008 à 2012, pour atteindre 8,9 millions de pauvres : la tendance historique à la baisse des années précédentes s'est donc inversée. Et 36 % de ces personnes en grande pauvreté ont moins de 19 ans. Entre 2006 et 2016, plus de 365 000 personnes supplémentaires ont eu recours au RSA socle.

Politiques d'austérité

Cice : et l'emploi ?Les derniers rapports (2017) confirment l'effet quasi inexistant du crédit d'impôt sur la compétitivité et l'emploi : effet nul pour les uns, sauvegarde de 100 000 emplois selon France Stratégie. On est loin du million d'emplois promis par le Medef. Des entreprises bénéficiaires continuent même de licencier massivement.

Deux axes principaux guident alors les politiques des États européens : les réformes structurelles et « la discipline » budgétaire. Le « Pacte euro plus », adopté par les chefs d'État de la zone euro en mars 2011, vise à réexaminer les dispositifs de fixation des salaires et d'indexation ainsi que le degré de centralisation des négociations. Le « Semestre européen », lui, consiste en l'encadrement en amont des budgets publics, tandis que le nouveau « pacte budgétaire » interdit des déficits annuels de plus de 0,5 % du PIB. Les politiques d'austérité mises en place au nom de la dette et que subissent aussi les collectivités territoriales, pénalisent non seulement les salariés et les ménages, mais sacrifient aussi la croissance et le développement économique. Les prétendus remèdes s'avèrent pires que le mal…

Autant dire que les risques de nouvelle crise sont bien réels. D'autant qu'à ces politiques s'ajoutent un relatif ralentissement de la croissance de certains pays comme la Chine, mais aussi la pérennisation de politiques bancaires toxiques ou encore les conséquences de l'endettement de segments de populations, notamment aux États-Unis, tel celui, massif, des étudiants. Avec des risques semblables à ce qui a généré la crise des subprimes.

Grèce : laboratoire européen. En Europe, la Grèce a servi de laboratoire aux politiques mises peu à peu en œuvre dans quasiment toute l'Union. Les prêts y sont été conditionnés, notamment par la troïka, à une politique d'austérité sans précédent empêchant une relance pourtant nécessaire à leur remboursement et plongeant des millions de ménages dans la grande pauvreté. Au menu, coupes budgétaires, privatisations, réformes de la protection sociale, des retraites, et révision de la réglementation du travail avec injonction d'abroger l'extension des conventions collectives et de réviser le mode de négociations en privilégiant le niveau de l'entreprise. Une exigence que connaîtront aussi l'Espagne, l'Italie, le Portugal… et que, après les premières grandes brèches imposées par François Hollande, Emmanuel Macron veut généraliser en France à travers sa réforme du droit du travail.

Une autre politique: un défi majeur pour le syndicalisme

Un socle de droits interprofessionnels communs à tous les salariésLes salariés ne doivent pas faire les frais de la crise ni de sa gestion. La CGT réclame un socle de droits interprofessionnels communs à tous les salariés, attaché à la personne, transférables et garantis collectivement. Il suppose le droit à un CDI ou un emploi statutaire à temps complet, un salaire décent sur la base des qualifications et une progression de carrière, un droit à la formation professionnelle et à la protection sociale.

Pour sortir de cette logique dont seuls les grands groupes et leurs actionnaires sortent gagnants, il est urgent d'investir dans l'économie réelle dans le respect de l'environnement, de réorienter les financements dans l'investissement utile, la recherche et le développement, les besoins sociaux. Il s'avère décisif de développer des services publics de qualité et non de les réduire, de reconquérir l'industrie, de favoriser le crédit aux PME, de mettre en place un vrai pôle financier public), de contrôler les aides publiques, de mettre enfin en place un indice du coût du capital et de taxer les transactions financières. Mais relancer l'économie implique aussi de revaloriser les salaires, et donc le pouvoir d'achat et le marché intérieur, d'investir dans les êtres humains en revalorisant le travail, en développant la formation, la qualification, en créant une véritable sécurité sociale professionnelle, telle que le propose la CGT. Tout cela suppose des droits nouveaux pour les salariés dans l'entreprise. À l'inverse des orientations du gouvernement. Le défi, pour tout le syndicalisme, est immense.

Un socle de droits interprofessionnels communs à tous les salariés Les salariés ne doivent pas faire les frais de la crise ni de sa gestion. La CGT réclame un socle de droits interprofessionnels communs à tous les salariés, attaché à la personne, transférables et garantis collectivement. Il suppose le droit à un CDI ou un emploi statutaire à temps complet, un salaire décent sur la base des qualifications et une progression de carrière, un droit à la formation professionnelle et à la protection sociale.Développer la R&D

L'Insee a publié en août dernier son rapport sur « L'effet des aides R&D sur l'emploi ». La France est le troisième pays au monde en matière d'aide à la R&D. Pour autant, la France n'y consacre que 1,4% e son PIB (2014) contre 1,6% en moyenne dans l'OCDE et 2% en Allemagne.