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ÉNERGIE

La mobilisation des énergéticiens contre la privatisation s’amplifie

2 juillet 2018 | Mise à jour le 3 juillet 2018
Par | Photo(s) : Flickr/ Vormingplus.foto
La mobilisation des énergéticiens contre la privatisation s’amplifie

Amorcée courant avril, la mobilisation des énergéticiens contre la dernière étape de la libéralisation du secteur de l'énergie s'ancre dans la durée. Et dans la dureté. À ce jour, près de 240 sites en France seraient à l'arrêt total ou partiel, bloqués depuis plusieurs semaines par les agents d'Enedis, GRDF et d'Engie. Explications.

« Nous sommes très organisés », se félicite Karim Abed, secrétaire général de la CGT Énergie Ouest Île-de-France. Et de fait, depuis deux semaines, le site Enedis de Montmagny (Val-d'Oise) est bloqué par la quasi-totalité des agents techniciens. Par roulement d'équipes, jour et nuit, les agents se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour faire grève seulement quatre heures par jour. Pour tenir le site dans de bonnes conditions et lutter contre la canicule, une piscine gonflable a même été installée.

Karim Abed attend l'arrivée d'un huissier. Saisi jeudi 28 juin par la direction d'Enedis, un huissier doit venir constater le blocage de l'activité et recenser nominativement les grévistes afin de permettre à l'employeur « d'engager des poursuites judiciaires individuelles contre ces salariés ». Karim Abed l'attend serein. « Rien de grave , assure-t-il, nous sommes un collectif qui exerce son droit de grève en se réappropriant l'outil de travail et qui ne pratique pas la délation : charge à la direction de prendre la mesure de notre détermination et d'ouvrir enfin un dialogue social. »

Résistance collective des « zadistes » de l'énergie

Dont acte pour les huissiers, réquisitionnés pour faire cesser la grève sur les quelque 240 sites actuellement occupés et/ou bloqués par les agents. Au Chesnay, dans les Yvelines, les « zadistes » de l'énergie – ainsi qu'ils se définissent – visités par un huissier ont refusé de se signaler nommément. Si bien que l'officier de justice n'a pu que constater l'occupation du site et d'éventuelles « dégradations de biens matériels », essentiellement des marquages au sol en forme de pochoirs énonçant des slogans revendicatifs dans le style « EDF et GDF appartiennent à la nation ».

Les jeunes à la pointe

Puteaux (Hauts-de-Seine), Magnanville, Le Chesnay, Carrières-sous-Poissy, Maurepas (Yvelines), Sannois, Montmagny (Val-d'Oise), Brétigny-sur-Orge (Essonne), Le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), Meaux (Seine-et-Marne), Ivry (Val-de-Marne), etc. En Île-de-France, la mobilisation par le blocage a métastasé plus de 40 sites en quelques jours. Au point que les directions n'y ont plus accès. Seuls quelques journalistes triés sur le volet peuvent s'y rendre, à condition toutefois de respecter le cahier des charges fixé par la CGT : pas de photos des grévistes, pas de noms cités, sauf ceux des militants couverts par un mandat syndical ; et surtout, pas de langue de bois sur les revendications portées par les agents.

« Un journaliste d'un grand quotidien économique m'a avoué que sur ce sujet de la libéralisation totale du marché de l'énergie, il était censuré, c'est dire ce qui se joue ! Et si les usagers ne mesurent pas encore tous les enjeux, les plus jeunes des salariés, eux, en ont pleinement conscience », explique Cédric Cousin, secrétaire du syndicat CGT Énergie des Yvelines qui occupe le site Enedis/GRDF du Chesnay depuis plusieurs semaines. Ici, comme ailleurs, ce sont les plus jeunes – les moins de 30 ans – fraîchement recrutés qui mènent la fronde. Du jamais vu depuis 2000, affirment aussi bien Cédric Cousin que Karim Abed. « Ils voient bien que tout est tiré vers le bas et qu'ils n'ont plus rien à perdre. » Mauvaise pioche, donc, pour les directions d'Enedis, GRDF, Engie, qui comptaient faire désormais appel au volontariat pour assurer les astreintes, alors que cette ressource permettait d'arrondir des salaires de 1300 euros net en moyenne et de, comme on dit, « mettre du beurre dans les épinards ».

Flambée des factures

Moins médiatisées que celles des cheminots, les revendications des agents de l'énergie en sont pourtant très proches, philosophiquement. La première d'envergure nationale et d'intérêt général est celle de la défense d'un service public de l'énergie au service des usagers, et non des seuls actionnaires.

Au rang des propositions de la CGT des mines et énergie – cette idée, qui n'est pas nouvelle mais qui prend aujourd'hui tout son sens –, de création d'un pôle public de l'énergie et de renationalisation des entreprises historiques, EDF et GDF, dans le but de préserver l'intérêt de tous, usagers, État, industrie et salariés. Or, le président Macron prévoit de finaliser d'ici septembre la dernière étape de la privatisation/libéralisation totale des secteurs de l'énergie. Ainsi que l'évoque le projet de loi Pacte, le gouvernement préparerait la cession des derniers actifs détenus par l'État dans Engie et l'ouverture du capital de sa filiale GRT gaz aux acteurs du privé.

« On voit bien ce que ça va donner, ne serait-ce qu'à l'aune de l'installation massive et sauvage des compteurs Linky et Gazpar, qui doivent entériner la fin du tarif réglementé pour les usagers et dans la foulée, l'abolition de nos statuts et de nos œuvres sociales perçues comme une manne financière à récupérer par les nouveaux actionnaires », précise Cédric Cousin. Pour l'avoir déjà expérimenté lors des précédentes étapes de démantèlement des opérateurs historiques de l'énergie – EDF et GDF – les agent redoutent les habituelles conséquences sociales : la généralisation de la précarité salariale et sociale par le recours massif à l'intérim et aux CDD, une dégradation supplémentaire des conditions de travail et de rémunération, qui entraînera fatalement une dégradation des services rendus aux usagers.

Côté usagers, ce ne sera guère mieux : « il faut s'attendre à une explosion des factures énergétiques de l'ordre de 30 à 70 % en quelques années, du gaz – qui vient déjà d'augmenter de 7,5 % – comme de l'électricité », précise Karim Abed. Et des coupures intempestives dès le moindre retard de paiement : « Il faudra s'acquitter de 180 euros de frais de remise en service, autrement dit, comment tirer profit des plus précaires énergétiques [13 millions en France, NDLR] » prévient Cédric Cousin.

Disruption énergétique

Autre illustration de la « disruption » énergétique concoctée par le président Macron, les conséquences en cascade liées à la privatisation des barrages hydrauliques – la plupart sont d'ailleurs occupés depuis des semaines par la CGT mines et énergie – alors que rien, pas même une directive européenne, ne contraint la France à ce choix.

En dépit de quoi le gouvernement projette de vendre à la découpe ce patrimoine industriel national, y voyant une opportunité productive économiquement pour une poignée d'acteurs capitalistes motivés par le seul profit de leurs investisseurs. « Ces barrages contribuent à la production d'énergie électrique basée sur le nucléaire, ils permettent de gérer les pointes, soit les pics de consommation. Quand les acteurs privés se les seront appropriés, les kilowattheures complémentaires à l'énergie nucléaire seront logiquement facturés en supplément aux consommateurs », alerte Karim Abed.

Un rapport capital/travail caricatural

Bref, autant de revendications d'intérêt général auxquelles se mêlent, aussi, des exigences salariales plus classiques, mais consubstantielles à celle de la défense d'un service public de qualité. À commencer par la revalorisation générale des salaires, restée au point mort depuis deux ans. Au fil de négociations annuelles qui se soldaient par 0 % d'augmentation pour les salariés, les actionnaires, eux, se partageaient 83 % des bénéfices.

Quant aux dirigeants – une dizaine de hauts cadres – ils s'octroyaient 100 % d'augmentation de leurs salaires. Un rapport capital/travail devenu si caricatural, si contraire à l'intérêt général, qu'il a poussé les plus jeunes des sociétés Enedis, Engie, EDF, GRDF… à s'ancrer dans la lutte ; voire à s'en faire les « locomotives », clin d'œil à leurs collègues de la SNCF, également en lutte contre la privatisation du service public de transports ferroviaires.

« En réponse à notre mobilisation, les directions nous envoient des huissiers sans voir que leur projet de privatisation d'un bien public est une violence sociale pour les agents comme pour les usagers », analyse Cédric Cousin. En saluant la prolifération de collectifs de jeunes énergéticiens qui émergent partout en France à la faveur de ces occupations de sites, il parie sur ces énergies militantes pour intensifier la lutte, jusqu'à inverser la donne.