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MUSIQUE

Rachid Taha, au-delà des apparences

12 septembre 2018 | Mise à jour le 12 septembre 2018
Par | Photo(s) : Philippe Matsas / Opale / Leemage
Rachid Taha, au-delà des apparences

Le 13 octobre 2017, il me recevait chez lui, aux Lilas, pour une interview qui lui ressemblait : chaleureuse, drôle, passionnante, engagée et grave. Il y révélait avec franchise et pudeur, la maladie qui le minait. Il aurait eu 60 ans ce 18 septembre et, de Carte de Séjour à sa carrière solo, émaillée de collaborations avec les plus grands, il avait réussi ce que personne n'avait osé : une fusion inédite entre rock et raï, entre Orient et Occident et touchait un immense public international. Malgré la maladie, il continuait à tourner et préparait un album, car m'avait-il confié : « Sans la musique, je meurs ». Le 22 septembre, il devait monter sur la scène de l'Opéra de Lyon pour un concert avec les cordes de l'Opéra de Lyon et son vieux complice Steve Hillage. Adieu Rachid, et merci.

Sur la grande table de la pièce à vivre de sa maison, quelque part en Seine-Saint-Denis, un énigmatique petit cahier bleu indique « brouillon et devoir ». Presque une formule qui résumerait Rachid Taha. Mais, pas plus qu'il ne faut juger un ouvrage sur sa couverture, si le chanteur passe d'une idée à l'autre dans un apparent désordre, l'homme est complexe et sait fort bien qu'il a des « devoirs », un code de conduite qu'il n'est pas toujours facile de concilier avec la vie d'artiste.

Est-ce ce sens des responsabilités qui le pousse aujourd'hui à ne plus faire mystère de sa maladie ? Rachid Taha souffre en effet depuis trente ans d'une maladie orpheline, le syndrome ­d'Arnold-Chiari. Quelques jours après notre entretien, le site Web du quotidien algérien de référence, El Watan, publiait une interview de Rachid sur ce sujet qu'il aborde d'emblée en un chaleureux tutoiement d'homme du Sud : « Tu sais que j'ai une maladie, tu l'as lu… J'ai rencontré il y a quelque temps, en Algérie, un malade atteint du même syndrome et on en a parlé ensemble. C'est une maladie assez douloureuse avec, parmi les nombreux
symptômes, des pertes d'équilibre. Au début, même mon père croyait que j'étais bourré ! Parfois je suis obligé de prendre une canne, car si je glisse, je ne peux pas me relever. Moi qui aimais bien nager, je ne peux plus. »

En échangeant avec le jeune malade, le chanteur décide de s'engager, car le regard des autres peut être dévastateur. « Une association autour de cette maladie orpheline se constitue en Algérie et je vais en être le parrain. Il faut agir car la consanguinité est l'une des causes de ce syndrome. Mes deux grands-mères sont sœurs. Et donc j'ai accepté d'en parler pour alerter, car ces mariages consanguins existent toujours. Il y a des bleds où tout le monde se ressemble… Et j'en avais marre que les gens pensent que je suis drogué ou alcoolique parce qu'il m'arrive de tituber. »

Indispensable musique

Malgré tout, Rachid mène toujours de nombreux projets et tournées avec le groupe fidèle et soudé qui l'accompagne, ou avec d'autres pour des duos – ou plus si affinité. « Les concerts et les tournées, ça va. Je fais attention à moi. Mais plus ça va, plus je déteste les aéroports. Fouillé par-ci, fouillé par-là… Je préfère les gares. Heureusement, ma voix est mon instrument. J'ai choisi le moins lourd ! (rires). Mais je n'ai que ça. Sans la musique, je meurs ! »

C'était le 2 décembre 2017, dans le cadre des trente ans de l'Institut du monde arabe.

Rachid prépare avec sérieux ce concert à l'Institut du monde arabe en hommage à Dahmane El Harrachi – auteur de Ya Rayah – dont Rachid Taha a fait une célèbre version. « Pour moi, c'est le plus grand auteur de langue arabe. Il a écrit plus de 500 chansons ! Je suis en train d'en apprendre pour le concert, mais certaines sont très longues, donc j'aurai un pupitre avec les textes. Ce qui est unique dans son œuvre, c'est le regard qu'il porte sur la société en général, le quotidien, la religion, l'armée. Comme tous les “chaâbistes” de l'époque, il est religieux et aussi un peu nationaliste. Il fait appel à des proverbes, raconte des histoires de départ, d'exil. »

Un homme de culture(s)

À l'Institut du monde arabe, Rachid Taha indique avoir découvert quelques livres, quelques tableaux. « Mais j'ai toujours été curieux, donc je n'ai pas attendu que l'IMA existe pour m'enrichir, d'ailleurs j'ai ma petite collection de toiles. » Sur les murs, en effet, deux peintures à la ­facture bien reconnaissable signées ­Djamel Tatah (un portrait de Rachid et un autre de son fils Lyes, musicien de rap sous le nom de Clyde P) côtoient un graphisme-collage de l'ami Mustapha
Boutadjine représentant Frantz Fanon.

C'est un autre aspect que le public de Rachid Taha connaît peu : sa culture. Autodidacte, cinéphile averti et passionné, outre la musique – son univers sans frontières –, Rachid est aussi un grand lecteur qui cite Deleuze comme Pasolini, Camus ou René Vautier. Et un amateur de western et de cinéma italien. Le cinéma est d'ailleurs l'une de ses tentations. Rachid a toujours une idée de scénario en réserve, par exemple une histoire – qui promet – « où Elvis Presley revient sur terre pour ouvrir un kebab et le monde entier vient manger chez Elvis… J'ai écrit le synopsis, mais il me faut quelqu'un pour le développer ».

Cœur de rocker

Rémy Kolpa Kopoul : un des fondateurs de Libération, animateur « world music » de Radio Nova.

Après quelques concerts avec des amis comme Rodolphe Burger, Rachid Taha travaille sur un nouveau disque après « une période assez difficile, car j'ai perdu plusieurs personnes très proches, dont mon manager, Francis Kertekian et ce grand “connexionneur” Rémy Kolpa Kopoul. Mais je suis un dur, je me relève toujours ! » Pour ce nouveau disque, Rachid travaille avec un musicien de Saint-Barth, avec son fils et avec Toma Feterman, le chanteur de La caravane passe. « Il faut dire que j'ai une armée mexicaine derrière moi. Sans frimer je suis un des artistes qui a le plus travaillé avec des musiciens de tous les horizons : Dee Nasty, Skunk Anansie, Brian Eno, Steve Hillage, Patti Smith, Laurie Anderson, des artistes indépendants… »

Un sacré CV en effet pour le petit gars né en 1958 près d'Oran. Rachid a aussi chanté plusieurs titres avec Femi Kuti, l'un des fils de Fela, dont Voilà, voilà : « un titre antifasciste », très politique. Rachid attaque d'ailleurs avec virulence la récupération du mouvement de la Marche pour l'égalité dont il fit partie. « Je leur en veux beaucoup aux Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih car, à cause d'eux, rien n'a changé, ils ont fait détester la France à nos enfants. La ségrégation continue, la guerre d'Algérie n'a toujours pas été digérée et l'Algérie contemporaine est une tragédie. »

Sur le gouvernement actuel, Rachid est très tranché. « Je sais que la politique a toujours été pour les riches. Des gens qui n'ont jamais bossé de leur vie et qui viennent te parler de la classe ouvrière. Je ne supporte pas ce mensonge. Il est bien clair que ce n'est ni le gouvernement ni Macron qui ont le pouvoir, ce sont les multi­nationales. Ce sont des laquais. Comme Donald Trump est le serviteur du complexe militaro-­industriel. »

D'autres luttes

Rachid Taha n'a pas oublié d'où il vient et que, avant de créer Carte de séjour en 1980 en région lyonnaise, il a décroché un diplôme de comptabilité, vendu des livres au porte-à-porte, travaillé chez Lesieur où il sera militant syndical, puis comme OS chez Thermix où il rencontre les frères Mohamed et Mokhtar Amini, ses futurs acolytes de Carte de séjour.

Interrogé sur ce qu'il a gardé de cette époque, Rachid répond en riant : « La retraite ! On faisait les trois-huit et je me souviens qu'on s'est battus pour obtenir des pauses casse-croûte. J'ai aussi participé à d'autres luttes à ma manière, car à Lyon, alors, il était quasiment impossible pour les jeunes d'origine maghrébine d'entrer dans les boîtes de nuit, donc on a créé notre propre boîte, Le refoulé. Je crois que je suis resté le même qu'à cette époque car le succès est arrivé doucement, donc je l'ai vu venir. Il faut gérer ce succès, ne pas tomber dans les excès, la dope, la violence. »